Et toi, qu'est ce que tu veux faire plus tard ?

9 avril 2018 par

Du 29 janvier au 2 février 2018, Yann Depiat a réalisé un stage d’observation auprès de Guillaume Anger, chargé de mission Musiques à Château Rouge. Retour sur son expérience.

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« Et toi, qu’est ce que tu veux faire plus tard ? »

Je n’ai jamais su répondre à cette question, qui devient de plus en plus angoissante, l’âge avançant.
J’ai usé les bancs de l’école dans des études généralistes puis je suis entré dans la vie active, avec des boulots qui ne me déplaisaient pas et qui m’ont beaucoup appris. Mais la trentaine bien entamée, je me suis demandé : « Que veux tu faire du reste de ta vie ? ».

Un bilan de compétences plus tard, j’ai décidé de me lancer dans ce qui me fait vibrer : la musique ! Non pas comme candidat à The Voice mais plutôt en coulisses : Programmateur ? Dans l’administration d’une salle/d’un festival ? Ou encore dans un label ?

J’ai toujours écouté beaucoup de musique et depuis quelques années, j’écume toutes les salles de concert et les festivals de la région. J’y consacre aussi un peu (beaucoup!) de mon temps comme bénévole, pour découvrir l’envers du décor. Au mois de janvier, j’ai eu l’opportunité (merci Guillaume) de faire un stage de découverte d’une semaine à Château Rouge pour y découvrir le métier de programmateur. Je l’ai donc suivi comme son ombre.

Alors, être programmateur, c’est quoi ? Dans mon imaginaire, c’était passer ses journées sur Youtube, lire les Inrocks, et être invité à tous les concerts de la région.

En vrai, programmateur, c’est quoi ?

C’est avoir un bon réseau : 4G, wifi et professionnel

En effet, le programmateur passe du temps au téléphone, sur le net ou sur sa boite mail. Dans un monde où les réseaux sociaux et les plateformes digitales ont pris une part prépondérante, il est devenu nécessaire de rester « connecté » et d’être réactif.
Il faut se tenir informé des projets, des tournées qui se montent vite (aujourd’hui, des artistes partent en tournée en ayant seulement un EP de 4/5 titres) et qui sont de plus en plus courtes, des esthétiques de musique à la mode. En effet, il y a des genres musicaux qui sont plus ou moins dans « l’ère du temps ».
Comme dans beaucoup de métiers, le réseau professionnel est important. Il est toujours intéressant de partager des problématiques communes avec des collègues, de s’échanger des tuyaux, de caler une date entre 2 ateliers pros, d’entretenir de bonnes relations avec les productions… Et puis dans une région (avec de plus une spécificité transfrontalière : des salles avec des moyens supérieurs, des tourneurs qui peuvent être différents entre les deux pays pour un même artiste…) qui compte aujourd’hui une belle offre de salles et de festivals, il est aussi nécessaire de se parler, s’entraider, se coordonner et de collaborer avec ses voisins.

C’est savoir travailler en équipe

La programmation fait partie d’une chaine. En amont, il faut s’assurer de la faisabilité financière et technique du spectacle, puis ce sont les collègues de l’administration, de la communication, de la technique et de l’accueil artiste qui vont intervenir.

C’est savoir faire des tableaux excel avec beaucoup de dépenses et des fois un peu de recettes

Château Rouge est subventionné pour mener des missions de découverte, d’accès au plus grand nombre, d’accompagnement, d’aide à la création mais dans un cadre budgétaire donné (budget, politique tarifaire). Il y a donc une réalité économique, qui ne sera pas la même que des structures privées, avec une marge de manœuvre de plus en plus restreinte entre des coûts (artistiques, techniques…) qui ont tendance à augmenter et des budgets et des subventions qui eux ont tendance à diminuer ou au mieux se maintenir. Être programmateur, c’est donc être aussi un bon négociateur et gestionnaire. Il y a une part importante de travail administratif : négociation et contractualisation avec les productions, montage de dossiers pour les demandes d’aides et de subventions, suivi budgétaire…

C’est avoir l’oreille et l’œil aiguisés

Dans la programmation, il y a une part importante de sensibilité artistique, de ressenti. Pour avoir assisté au débriefing des Inouïs du Printemps de Bourges, il faut aussi pouvoir juger de la technique, de la présence… Il y a une expertise à avoir. Et puis l’oreille et l’œil s’aiguisent aussi au fil du temps. Il est important parfois de voir les artistes sur scène avant de les programmer. Certains qui ont pu vous séduire à l’écoute peuvent ne pas être à la hauteur de l’image que vous vous en faisiez sur scène. Soit parce qu’ils ne sont encore pas prêts, soit parce qu’ils n’arrivent pas à transposer leur travail sur scène.

C’est détecter et accompagner

Avant de se produire sur scène, il y a donc un parcours, un cheminement à avoir. Le rôle du programmateur ou du chargé de mission Musiques, c’est aussi d’accompagner, d’aider à l’émergence et à la création. C’est un axe tout aussi intéressant qu’important.

C’est mettre de côté ses goûts personnels

Il s’agit plutôt de définir une ligne artistique, en termes d’esthétiques de musique, de catégories d’artistes (en développement/têtes d’affiches/locaux/internationaux). La programmation, c’est l’image, l’identité d’une salle, d’un lieu.
Et puis il faut savoir à qui l’on s’adresse, connaître son territoire avec ses spécificités, ses publics, sa sociologie. Vous ne ferez pas les mêmes jauges à Paris, à Lyon, Annecy ou même Annemasse. Dans une salle à la programmation éclectique, il convient d’être ouvert aux différentes esthétiques, et pas seulement celles qui nous plaisent.

C’est avoir une certaine force de caractère

Il faut être armé à la négociation, être patient, savoir s’affirmer face à l’agent qui vous balade depuis des mois, être stratège en lançant plusieurs pistes en même temps pour aboutir à la finalisation d’une date. C’est savoir prendre des risques quand on sent le potentiel d’un projet, au risque que celui-ci ne confirme pas.
C’est savoir prendre du recul, face à une salle vide ou face au retour du public. C’est un métier où tout le monde à son avis. Il faut accepter de ne pas faire l’unanimité. Combien de fois entendons nous à la sortie de la programmation d’une salle ou d’un festival : « Mais pourquoi ils ne font pas venir untel ou untel ?? ». Et bien peut être parce qu’il était trop cher, pas disponible ou seulement connu de toi.
La programmation n’est pas une science exacte. On est beaucoup dans le prévisionnel, la projection. Le remplissage d’une salle peut dépendre de multiples facteurs : du positionnement de la date dans le plan promotionnel de l’artiste, de la concurrence des salles voisines, de la communication, du prix du billet, des réseaux de transports, de la sociologie du public…

Au final, être programmateur, c’est comme réussir à finir son Rubik’s cube ou réussir à trouver une place à toutes les pièces de son puzzle

C’est réussir à caler une date dans le « routing » de la tournée et dans le plan promo d’un artiste qui correspond à votre ligne artistique, en respectant votre budget et qui puisse vous assurer une belle fréquentation de votre salle.

Alors et moi, est-ce que je veux devenir programmateur ? Qu’est ce qui m’a plu dans cette expérience ?

– Je  me suis senti à ma place, dans un domaine qui me passionne ;
– J’ai aimé l’idée du challenge de mettre en place une programmation de qualité équilibrée, en ayant parfois, la possibilité de programmer et faire découvrir des artistes qui nous tiennent à cœur. De pouvoir faire découvrir des projets, des choix artistiques que l’on entend pas tous les jours à la radio ;
– J’imagine que voir une salle comble danser doit être un retour bien particulier et agréable du boulot réalisé ;
– J’aime aussi le fait d’avoir la possibilité d’accompagner des artistes/des projets vers la professionnalisation, participer à leur éclosion, aider à la création de projets.

Mais qu’est ce qui peut me faire hésiter à me lancer aujourd’hui ?

– Aurais-je la force de caractère pour m’affirmer, m’imposer, négocier et avoir le recul nécessaire ?
– Arriverais-je à me faire rapidement en réseau dans un milieu qui peut être assez fermé et où les places sont chères ?
– Aurais-je l’expertise et l’analyse suffisante pour bâtir une programmation, détecter de potentiels talents ?
– Est-ce qu’en en faisant mon métier, en découvrant l’envers du décor, je ne risque pas de perdre un peu de cette passion ?

Je ne sais pas si je suis fait pour CE métier mais en tout cas, c’est un domaine qui me parle, dans lequel je me sens à ma place. Et malgré toutes ces questions, qui me paraissent normales lorsqu’on envisage un changement aussi important, l’envie reste plus grande ! Reste à savoir maintenant à quelle place et commet y arriver.

Je tenais à remercier sincèrement Guillaume de m’avoir offert cette opportunité, Frédéric Tovany d’avoir pu rendre cela possible et l’ensemble de l’équipe de Château Rouge pour son accueil.

Yann DEPIAT